Rien ne se passe comme prévu, suite et fin.

Publié le

RNSPCP2.jpg

 

François Binet évite le naufrage de son livre (voir chronique d’hier Rien ne se passe comme prévu de Laurent Binet ) consacré au suivi de la campagne de François Hollande en nous livrant une analyse de qualité et des observations pertinentes sur les travers du suivi médiatique d’une élection présidentielle. Il nous offre aussi quelques éléments pour comprendre la victoire du nouveau Président de la République.

 

La prudence pugnace de François Hollande. L’ouvrage nous permet de tirer quelques leçons de l’organisation des premières primaires citoyennes. Il est vrai que le Parti Socialiste fut novateur en permettant aux Français de désigner directement leur candidat pour les élections présidentielles. Cette audace tranche singulièrement avec nos modalités actuelles de désignation du Premier Secrétaire. Ceci étant dit, on se souviendra de la maîtrise de soi qu’avait su démontrer François Hollande durant cette période. Cette attitude, souvent imputée à tort à son extrême prudence, s’expliquait en fait par le souci du candidat de ne pas déraper. Sa force ne résidait pas seulement dans sa manière de gérer son avantage dans les sondages : « dans le débat, [il] fonctionne comme au judo, c'est-à-dire qu’il utilise la force de l’adversaire. Il n’esquive pas les attaques mais au contraire les encaisse, les absorbe et les reprend à son profit » (p.17). Et d'un autre côté, tout au long des primaires, il « répète depuis le début qu’il ne faut pas donner des munitions à l’adversaire (…) la droite ne se privera pas de puiser dans cette petite liste » (p.27). Mais c’était sans compter sur l’enthousiasme des conseillers particuliers de chaque candidat aux primaires. Les talents s’expriment comme celui de Guillaume Bachelay qui, après avoir conseillé Martine Aubry, sera chargé de diriger la cellule riposte de la campagne du candidat officiel François Hollande. Il sera le suppléant de Laurent Fabius aux dernières élections législatives. Entre temps, on lui devra la paternité des formules de « la gauche molle » ou du fameux « quand c’est flou, il y a un loup » (p.283). Ces formules qui feront le succès de Martine Aubry seront autant d’arguments que la droite n’hésitera pas à réutiliser à son profit.

 

Le discours fondateur du Bourget. A en croire les protagonistes du livre, l’élection de 2007 était déjà jouée dès le discours de lancement de campagne de Nicolas Sarkozy. Au début de la campagne électorale de François Hollande, tous les esprits sont mobilisés en vue de préparer ce grand moment. Pour le futur Président de la République, il s’agira du rassemblement du Bourget. Le discours doit mobiliser son camp politique et répondre aux enjeux du pays. Après la présidence bling-bling, le candidat met l’accent sur les conquêtes de la Libération, cite le Général de Gaulle et dénonce cet Ancien Régime où la France des privilèges prend les traits de la bande du Fouquet’s. Binet résume notre enthousiasme : « Maintenant, il pourrait réciter le bottin que la foule s’embraserait pareil » (p.132) ou encore « parce que oui, cet après-midi, Hollande nous fait rêver, aussi surprenant que ça puisse paraître, avec ses histoires de CSG, de suppression de stock-options… des perspectives de justice sociale dans un monde sarkozyste » (p.133-134). Avec beaucoup d’intelligence Olivier Faure lui résume ce qui sera l’un des ressorts décisifs de l'élargissement de l'assise électorale de François Hollande : «il y a des sujets qui sont des marqueurs commun à la gauche et au centre : le bling-bling, les roms…ça touche autant les lecteurs de la croix que ceux de rouge ». (p.85) A méditer.

 

Mais le succès d'une campagne électorale tient beaucoup aussi à la réussite de son suivi médiatique. François Hollande semble cultiver une certaine distance avec son équipe de campagne, comme avec les médias qui le suivent en déplacement. Elle tranche singulièrement avec l'attitude d'une partie de son entourage souvent décrit à la limite de l’obsession de la couverture médiatique. Binet nous conduit ainsi dans les méandres de la fabrication de l’opinion

 

L’obsession du twitte. François Hollande prend le temps de relire et de récrire la plupart de ses discours. On découvre un candidat qui passe de longs moments, stylo à la main, à reprendre les différentes notes de ses collaborateurs. Ce rapport entretenu avec le temps plus long de la réflexion contraste avec cette insupportable agitation de Manuel Valls. Ce dernier se permet même de commenter « en direct » la cérémonie à la mémoire des victimes de Toulouse « sommes avec # Hollande et @valtrier à la synagogue Nazareth… la foule dehors, la puissance des chants à l’intérieur… la même émotion partagée »(p.206). Cette culture de l’instantané détonne alors que le moment devrait être au recueillement. Binet nous fait entrer au cœur du « microcosme politique » de Pierre Bourdieu pour désigner ce champ où politiques et journalistes s’autoalimentent, dans un rapport d’immédiateté rendu possible par les réseaux sociaux comme twitter. C’est malheureusement sans surprise que nous découvrons la compagne du Président déjà très au fait de ce genre de pratique, arrivant même à proposer au candidat de twitter sur certains sujets (p.296).

 

La duplication consensuelle. Les campagnes présidentielles sont suivies par une cohorte de journalistes. Des bus sont mis à leur disposition par l’équipe de campagne. Chacun s’efforce de couvrir l’événement sur la durée et de ne pas être écarter de cette caste caravane. Il sera ainsi très difficile de trouver des avis divergents quant au traitement d'un même événement. C'est l'un des ressorts de la fabrique de l’opinion par lequel nous arrivons à une sorte de consensus dans le traitement médiatique. Il y a comme une autodiscipline que les journalistes s'imposent. Alors que nous pourrions penser que la couverture de l’événement est libre, nous assistons à une sorte d’autorégulation dans le traitement de l’information. Les journalistes se concertent avant de rendre leur copie, comme s’ils avaient peur de s’écarter du discours dominant de la profession. Après chaque déplacement du candidat, « les journalistes se livrent alors en toute bonne foi, sous couvert de vérification, à une véritable séance d’harmonisation de leurs discours, où se dégagent les grandes lignes » (p.167).

Patrick Champagne, fort de ses travaux universitaires sur la fabrication de l’opinion, pourrait y puiser une nouvelle source d’illustrations d’autant plus intéressante qu’elle éclaire le travail dans l’urgence des journalistes et la crainte d’être écarté du suivi de la campagne par l’équipe du candidat.

Commenter cet article

WOLFF 06/09/2012 17:55


Un surdoué ce BINET, 40 ans, agrégé de Lettres, enseignant à l'académie militaire de Kosice en Slovaquie puis à Paris en en ZEP en région parisienne! Le 1° bouquin que je lis de ce mec
sympa et rès à gauche est " La vie professionnelle de Laurent B." où il narre sa vie de prof de Lettres en ZEP. Ce fut ensuite pour moi la révélation avec le super intéressant "HHhH" paru chez
Grasset en 2010 et qui lui vaut le Goncourt du 1° roman. Dans le cerveau d'Himmler s'appelle Heydrich (traduction franco- allemande), il fait le récit de 2 résistant tchécoslovaques envoyés à
Londres en 1942 pour tuer Heydrich, le patron de la Gestapo. Binet réalise à mon sens un bel ouvrage très intéressant sur l'interpénétration de la fiction (le roman) et la vérité
historique.


Il sera remarqué par Valèrie Trierwiller la future first lady de France qui le qualifia dans un article de Paris Match d'octobre ou novembre 2010 de "Beau gosse agrégé"!


C'est donc à "Miss Tweeter" qu'il a du de suivre la campagne électorale de notre ami François!


J'ai lu ce récit sorti il y a peu et j'en suis déçu, navré de voir tant de talent gâché!!! Certes il fait ce qu'il a dit: décrire sans complaisance ce qu'il voit mais que c'est plat. Et
puis si on apprend des "choses"ça ne reste que de la politique à la petite semaine où tout le monde en prend pour son grade sauf François et Valy... Le Jospinus, ce tragicogugus qui nous laissa
un soir de mai 2002 au bord de l'île de Ré, le Mosco/vini/vinci, et sa guéguerre avec Vallsd'un jour valse toujours, la fille du brillant professeur Touraine, oui celui de 1968, une dure qui ne
se prend pas pour rien ( voir la façon dont elle traita Mme Delaunay députée de Gironde et 2 fois gagnante chez Juppéet  prof de cancérologie!...


D'accord avec la 2° partie de ton analyse  où ou je retrouve "mon Binetou" et où on peut voir comment Hollande a su monter en puissance pour battre la petit Sarkozy lequel devrait
pointer au pôle emploi de Neuilly mais la République réserve à ses présidents et 1° ministres des parachutes dorés qu'il faudra tirer en l'air un de ces prochains jours!


Gérard WOLFF