L'illusion politique des quartiers difficiles

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BEAUPLAN 2

 

Après un propos introductif en guise de provocation sur la remise en cause de l'existence de la mixité sociale, nous poursuivons notre réflexion sur les limites des politiques de cohésion sociale. Je m'efforce de reprendre et de développer les perspectives et avertissements que j'avais formulés à l'occasion des dernières assises de la solidarité. Hier, lors de notre dernier billet du blog-notes, nous observions qu'un phénomène ancien de stratification urbaine était très marqué socialement. Il en découlait une ségrégation sociale toujours plus forte et plus durement ressentie par les pouvoirs publics. L'intégration sociale y trouve un obstacle important. L'une des manières spectaculaire de le surmonter fut d'avoir lancé le plan Marshall des banlieues de Jean Louis Borloo avec la création de l'Agence Nationale de Renouvellement Urbain (ANRU). Pour autant face à un phénomène de ségrégation sociale subie, cette démarche est porteuse d'un dangereux réductionnisme technicien. C'est l'illusion politique des quartiers difficiles.

 

Un quartier difficile, ça n'existe pas. Il s'agit sans doute d'une importante précaution oratoire à prendre. Un quartier n'est pas en lui même difficile. Ce serait faire abstraction, souvent par facilités, des niveaux sociaux des habitants et de leurs difficultés personnelles de vie. Le principal danger et la principale limite des politiques de renouvellement urbain que nous menons résident dans une forte propension à tendre vers un réductionnisme technicien proche de l'illusion politique décrite par Jacques Ellul. Je m'explique. Considérer qu'un quartier est difficile peut conduire à un raccourci assez rapide : pointer du doigt l'habitat inadapté et collectif en oubliant les conditions sociales de peuplement. Si le quartier est difficile, je choisi la solution technique de la démolition de l'immeuble pour opter pour l'autre solution technique du logement intermédiaire. L'homme politique ainsi illusionné en arriverait à croire qu'il a résolu le problème si bien qu'en matière de politique urbaine « le véritable choix aujourd'hui, dans les problèmes politiques, dépend des techniciens qui ont préparé la question et les techniciens qui devront mettre à exécution la décision » Et de conclure quant à la marge de manœuvre du politique que de se cantonner à « l'illusion de l'initiative des choix politiques » (Jacques Ellul, L'illusion politique, La table ronde, Paris 2004, p.70)

 

Les promesses de l'ascenseur social. Nous ne devons jamais perdre de vue que les grands ensembles urbains fonctionnaient assez convenablement tant que l'ascenseur social cher à Alain Touraine fonctionnait à plein. Un parcours résidentiel était possible et le passage dans un logement collectif était souvent vécu comme une première promesse d'une vie à construire. Ce furent les trente- glorieuses de l'après guerre, les années de croissance économique et de dynamisme démographique. La ville permettait d'offrir des logements aux nombreux enfants du baby-boom en quête d'autonomie et de décohabitation avec la cellule familiale. C'était également le débouché naturel de l'exode rural voulu et organisé à la fois pour assumer le destin industriel du pays et la modernisation de l'agriculture qui supposait moins de main d'oeuvre. Ce fut aussi le formidable témoignage des capacités de l'économie française à pouvoir répondre à l'accueil de plus d'un million de rapatriés d'Afrique du Nord. En résumé, les grands ensembles urbains n'étaient pas un problème technique tant que le plein emploi était assuré et la mobilité sociale possible.

 

La fin de la classe en soi.Ce faisant, en parallèle à ce phénomène de dynamique sociale, si nous reprenons les travaux du sociologue allemand Ulrich Beck, la dynamique du marché du travail assuré par cet Etat providence va contribuer à diluer voir à dissoudre les classes sociales à l'intérieur du capitalisme lui même. (Ulrich Beck, La société du risque, sur la voie d'une autre modernité, Alto Aubier, 2001, p.160). C'est la notion marxiste de « classe pour soi » qui se délite complètement, au sens de la conscience collective. Le fonctionnement même de l'Etat providence est remis en cause par ce phénomène d'individualisme. L'appel de Kennedy au moment de son investiture peut aussi être interprété comme le signe avant coureur de ce délitement : « Ne demandez pas ce que votre pays peut faire pour vous. Demandez ce que vous pouvez faire pour votre pays ». La crise arrive, l'ascenseur social se bloque. Le parcours résidentiel devient plus difficile. La pauvreté se concentre dans les grands ensembles urbains quasi mécaniquement, alors que la crise s'installe. Vivre dans un logement collectif sans perspective de mobilité dans le parc locatif s'apparente à de l'assignation à résidence. Dans un premier temps, l'individu expurgé de ses réflexes de classe, illusionné par les promesses de prospérité et de redistribution de l'Etat providence, retourne la violence du système contre lui-même : « les problèmes qui relèvent du système sont assimilés à des échecs personnels et privés de leur dynamique politique » nous dit Ulrich Beck.

 

En deux générations, les mécanismes de l'illusion politique visant à vouloir démolir les cités se mettent en place. La première génération de la crise retournait la violence du système contre elle-même; ce sont les phénomènes de dépression nerveuse d'alcool... Les enfants de cette génération de crise retournent la violence contre le système mais de manière totalement incontrôlée puisque la conscience collective s'est délitée. Ce sont les premiers phénomènes d'émeutes urbaines comme aux Minguettes qui poussent dans l'urgence à mettre en place la politique de la ville. La démolition des grands ensembles urbains s'impose comme la solution pour répondre à une ségrégation sociale subie. Mais en fait « plus les problèmes sont tenus pour sérieux et importants , plus on cherche à les résoudre par la voie technique » (Jacques Ellul, L'illusion politique, La table ronde, Paris 2004, p.101). Il y va de la crédibilité du décideur politique puisqu'« entre l'expert et le politicien le choix de l'opinion va presque toujours dans le sens du technicien »(Jacques Ellul, L'illusion politique, La table ronde, Paris 2004, p.81). Sans le liant des politiques de cohésion sociale, de démocratisation de l'accès à la culture, le risque est alors de disséminer la pauvreté à l'échelle de la ville dans son ensemble et de passer d'un phénomène de ségrégation à celui de l'exclusion sociale.

 

A suivre...

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SARTORI 07/12/2012 21:54


Roland CASTRO a rendu hommage à son ami politique Oscar NIEMEYER et à son oeuvre prodigieuse.


Faisant allusion à BRASILIA (oeuvre la plus médiatisée de Oscar NIEMEYER), CASTRO nous dit que les bâtiments furent géniaux dans leur conception, mais l'urbanisme complètement raté.


Cet exemple illustre et résume bien certains "urbanismes ratés" des dernières décennies ! !

wolff 07/12/2012 16:47


Alors la, si tu t'en réfère à Jacques Ellul, dont on est tous les deux admirateurs, à Papy Touraine (mais oui le père de Marisol, notre bien triste ministre de la santé) qui m'a
impressionné  en 1968, que veux-tu que je te dise!... Rien. Ta démonstration se poursuit de fort bonne manière.


Toi qui a en charge la politique urbanistique de Bergerac, je suis sur que jamais tu ne feras passer le technique avant l'humain. Stop aux ingénieurs et architectes qui se
doivent d'être au service des politiques qui agissent avec leurs électeurs au profit du bien de tous!


A suivre.


Gérard WOLFF