Je vous écris du Front...

Publié le

travaux-voirie-clairat2

 

 

Samedi 28 avril, à Bergerac comme en France, c'était une journée nationale de porte à porte en faveur de François Hollande. Dans cet entre-deux tours décisif pour l'avenir de notre pays, nous ne pouvions pas nous dérober à ce grand élan de mobilisation. Mobiliser les abstentionnistes était une priorité, comprendre l'expression des électeurs du 22 avril dernier une nécessité démocratique. Nonobstant les consignes nationales de privilégier les quartiers où l'abstention était la plus forte, nous avons fait le choix de terminer notre après-midi de porte à porte au coeur d'un des quartiers bergeracois qui a accordé plus de 25 % des suffrages à Marine Le Pen et où la participation était la plus forte de la ville. Je vous écris du Front, … au coeur de ce bureau de la rive gauche de Bergerac.

 

La pluie ne cesse de tomber en cette fin d'après-midi. Depuis plus d'une semaine, le soleil n'est qu'un lointain souvenir. Le ciel comme l'horizon sont gris. Nous sommes dans un paisible lotissement flambant neuf de la périphérie bergeracoise. 51 pavillons sociaux ont été soigneusement agencés, pour concrétiser le rêve pavillonnaire d'une France à qui le candidat sortant faisait fleurir en 2007 la promesse d'un pays de propriétaires. Nous nous confrontons au témoignage de l'accomplissement d'un parcours résidentiel au sein du logement social. Mais le rêve du pavillon individuel, au gré des portes frappées, se fait repli sur soi. Dans ce quartier paisible, où chacun dispose de son jardin, c'est le retranchement sur la sphère privée qui prime, comme accentué par ce choix urbanistique. Ultime forteresse face à la crise, au vieillissement et à la maladie, cette location sociale individualiste devient pour les électeurs frontistes le symbole d'un exil volontaire de la communauté républicaine. On se connaît à peine entre voisins. A la suite des résultats électoraux, j'ai parlé d'un symptôme du village gaulois retranché. Nous y sommes confrontés dès les premières rencontres. Les électeurs sarkozistes y sont ultra minoritaires. Quant aux frontistes, ils nous accueillent sans animosité mais parlent à visage découvert. Je préfère changer les prénoms et brouiller les sexes pour conserver l'anonymat mais vous livrer les témoignages.

 

Le vote frontiste prend des visages différents au coeur du lotissement. Valérie est handicapée. Elle n'ira pas voté dimanche prochain parce qu'elle n'attend plus rien de la gauche et de la droite. Ici, le refrain est classique : « ni gauche, ni droite, tous pourris ». Laurent rentre du supermarché tout proche. La trentaine, ce jeune actif vit en couple. Il gare sa voiture dans son garage privatif et refuse gentiment notre tract. : « ce n'est pas la peine. J'ai voté dimanche, mais ne comptez pas sur moi pour le second tour ». La décision est prise. Le vote d'adhésion à Marine Le Pen n'est pas soluble dans les appels du pied du candidat sortant. Nicole se demande encore si elle doit aller voter dimanche prochain : « on ne fait rien pour nous », nous lance-t-elle comme une étrange amnésie sur son propre parcours. Il lui permet pourtant de profiter d'un pavillon social neuf, d'un jardin et d'un garage. Son habitation aura un loyer aux charges maîtrisées grâce à la très haute qualité environnementale retenue au stade de la construction. La municipalité y résidentialise le principal axe de circulation pour gagner en sécurité et doter le quartier de larges trottoirs et d'une piste cyclable qui améliorent le cadre de vie. Mais non, elle en reste persuadée « on ne fait rien pour nous. Y en a que pour les autres, là bas ». Les autres ? Quels autres ? Ici, la mixité sociale ne pose aucun problème. Sur 51 logements neufs, seulement 6 ont été attribués dans le cadre des relogements de l'Agence Nationale de Rénouvellement Urbain (ANRU)

 

Ce « là-bas » de Nicole, c'est Eric qui nous en précise la localisation. Eric est un sympathisant, mais il nous résume ces relations de voisinage : « c'est bonjour, bonsoir, pas plus. Chacun reste au calme. On n'a pas de problème, ... juste avec ceux du fond. Ça s'agite souvent le soir. Ils font du bruit. Sinon on est bien chez soi ». Nous sommes au coeur de ce symptôme du village gaulois retranché. « Ceux du fond », ceux de « là-bas » renvoient à une des familles concernée par les relogements en provenance des quartiers populaires de Bergerac. Même si tout le monde dans le quartier profite du parc individuel du logement social, la stigmatisation reste possible. Les hasards du plan de circulation interne au lotissement font que tous les locataires passent devant le pavillon de la famille montrée du doigt. C'est une maman courageuse qui élève, toute seule, deux grands adolescents. Comme tous les ados, ils ont besoin de s'amuser. Ils parlent forts, font du bruit, … et le week-end s'amusent un peu. Pour n'importe quelle autre famille, les voisins plaindraient Monsieur et Madame Dupont pour le souci que leur cause le petit dernier. Mais ici, on désigne d'un doigt vague « ceux du fond » du lotissement. On stigmatise à demi-mots une famille dans son ensemble, « la tribu » pour reprendre la terminologie du Président sortant. Il suffirait pourtant de s'y arrêter, de sonner quelques instants pour découvrir des adolescents bien classiques qui portent sur eux les micro-stigmatisations symboliques d'une culture urbaine qu'ils se sont appropriée. Un de ces gamins parle une langue de Molière parfaite et rêve d'entrer aux Beaux Arts. Il fréquente la plupart des expositions d'art contemporain. Il est l'espoir d'une République qui donne l'égalité des chances par la démocratisation de l'accès à la culture. Ce modeste produit d'une gestion municipale ne se trompera pas dimanche prochain. Comme la grande majorité des habitants du quartier, il ira voter pour François Hollande dont il a lu les principaux engagements.

 

Pour nous, le combat continue pour convaincre les naufragés du scrutin et vaincre ce repli sur soi. Dimanche 6 mai, seule la victoire de François Hollande peut nous permettre de continuer cette action en faveur d'une République rassemblée et d'une communauté nationale riche de sa diversité.

 


Publié dans Présidentielles 2012

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

Wolff Gérard 02/05/2012 18:31


Excellente analyse mon cher Fabien, et bien vu Osiris (Dieu de la mythologie égyptienne, "inventeur de l'agriculture et de la religion pour terminer à la porte des enfers"), ce symptôme
du village gaulois retranché, où les gaulois n'admettent que très peu "d'étrangers" on le voit aussi dans les votes frontistes de bien des villes moyennes ou grandes. Je pense au Nord- Pas de
Calais, à la Lorraine et à la région PACA où beaucoup d'Asterix et d'Obelix ont choisis la marine!... Pensez aux deux acteurs de cinéma qui les ont si souvent incarnés à l'écran, Clavierix
et Depardix, qui voteront à tous les coups dimanche prochain pour leur pote Sarkozix...


Mais dans les campagnes, les petits villages du Bergeracois où je milite, trop d' Abraracourcix, Agecanonix et autres Bonemine ont aussi fait le même choix, ficelant le Barde au
premier arbre venu car il parle trop fort mais ne pouvant rien contre la grève de la Potion magique que fait, seul dans son coin Panoramix. C'est contre les idées reçues, contre
les préjugés, bref en ayant avec François Hollande  une véritable politique de l'éducation qu'on y parviendra. C'est en évitant la fuite éperdue outre Rhin et outre Atlantique qu'on pourra
relancer l'économie française sans autant  renier l'Europe. Pour cela votez Hollandix dimanche 6 mai!


G. Wolfix, pote du magistrat local Ruetix..


 

Osiris 02/05/2012 15:03


C'est marrant, dans ton article, tu as relevé à juste titre une forme de ségrégation sociale entre les différents milieux qui coexistent : ceux qui disposent d'un logement relativement
confortable et ceux qui vivent dans un logement plus modeste.


Après, difficile de connaître les causes de cette séparation invisible mais bien réelle. Je pense que ces dernières années (notamment les 5 dernières), le rejet de l'autre, de celui qui est
différent, qui vient d'un milieu modeste, a dû encourager ce comportement. Je crois aussi que c'est pour cela qu'une partie du lotissement que tu évoques, Fabien, a voté Front National, pour deux
raisons : premièrement, pour contester une politique quinquennale inefficace en termes de sécurité, ayant alimenté un climat de peur ; et aussi parce que le Front National est un parti qui
encourage toujours la stigmatisation de celui qui n'est pas comme nous, en profitant d'un climat de peur déjà installé... malgré ce qu'affirment les ténors du parti frontiste qui parlent de
"dédiabolisation" à travers Marine le Pen.

02/05/2012 15:36



Je ne suis pas certain que j'aurai employé le mot "marrant". Concernant les conditions de logement, je pense que tu as peut être mal lu. Dans ce quartier tout le monde est logé dans les mêmes
excellentes conditions. Le témoignage est davantage à replacer dans la perspective de la sociologie du risque et des travaux d'Ulrich Beck où la solidarité de classe a été balayée par
l'individualisme face au risque.



bruno delpech 02/05/2012 14:02


Post très instructif (comme l'ensemble du contenu de ce blog).... le militantisme de terrain ..... c'est maintenant