Belgique : la fin du triple A exclut le dialogue social.

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palais royal bruxelles

 

Après plus de 500 jours de transition, la Belgique s’est dotée d’un nouveau gouvernement de coalition entre le centre gauche et le centre droit. Le roi des Belges Albert II a nommé le socialiste Elio Di Rupo à la lourde charge de Premier ministre, dans un pays à l’économie ouverte, touché de plein fouet par la crise économique et fragilisé par les tensions autonomistes. Coordonner le nouveau gouvernement sera un exercice d’autant plus difficile que des personnalités de cultures politiques très différentes le composent. Depuis octobre 2011, la pression des agences internationales de notation s’es faite de plus en plus présente. Les négociations pour la formation du gouvernement accélèrent brutalement jusqu’à la formation du gouvernement, le 5 décembre. Le 17 décembre, la perte du triple A de la Belgique était officialisée par l’agence d’évaluation financière Moody’s qui abaissait la note de la dette de deux crans. Jeudi 22 décembre, le pays était touché par une grève générale sans précédent dans l’histoire récente de la Belgique. Le gouvernement souhaitait avancer rapidement dans sa cure d’austérité en s’attaquant aux retraites. Dans une chronique précédente, nous évoquions le déni démocratique qui se faisait sous la pression de la crise économique. Il s’accompagnait de la mise en place de libéraux et de techniciens à la tête des gouvernements italiens et grecs. En Belgique, malgré des personnalités politiques de premier rang, la classe politique se met au diapason des exigences antisociales des marchés et des agences de notation. Le déni démocratique y est double tant par l’origine politique du porteur de la réforme des retraites que par la méthode utilisée.


Déni démocratique et idéologie de la performance.

 

Il semblait plus urgent de réformer les retraites que de s’attaquer à la taxation des hauts revenus dans un pays où les inégalités en la matière sont flagrantes. Alors que nous avons réfléchi quant aux bouleversements politiques induits par la crise des dettes souveraines, nous avons distingué de nouveaux critères de légitimité politique en Europe où la légitimité électorale passe au second plan. En Italie comme en Grèce, nous en sommes venus à la conclusion suivant laquelle les nouveaux gouvernements sacralisent la seule performance économique en l’érigeant comme critère unique d’évaluation de l’action publique. Le grand déni démocratique avait éclipsé l’hypothèse de référendum de Georges Papandreou. A sa manière, la Belgique n’échappe pas à cette évolution. La méforme des retraites est présentée comme une urgente nécessité pour rétablir la compétitivité de l’économie nationale. Elle a été incluse dans l’accord de gouvernement et portée par un parti sanctionné par les électeurs.

 

Sanctionné par les urnes.

 

Vincent Van Quickenborne est un homme pressé, à en croire la presse. Vice-premier ministre du gouvernement Di Rupo, il est également en charge du portefeuille des pensions (retraites en Belgique). Flamand d’origine, il est issu de la formation politique du VLD, à savoir l’Open Vlaamse Liberalen en Democraten, (Libéraux et démocrates flamands). Ce petit parti libéral avait provoqué la chute du gouvernement d’Yves Leterme. Il a été sanctionné aux dernières élections fédérales de 2010. Il a perdu plus du tiers de ses sièges de députés et de sénateurs et près du quart de son électorat. Chance pour lui, il était incontournable quant à la formation d’un gouvernement pour sauvegarder l’unité du royaume. Prétextant de l’accord gouvernemental et de l’urgence économique, Vincent Van Quickenborne passe en force au mépris du dialogue social. Il impose en moins d’une semaine une révision des retraites qui pénalisera en priorité le secteur public.

 

La régression sociale belge pour rassurer les marchés.

 

Béatrice Delvaux, éditorialiste en chef du Soir, livre son analyse sur la thérapie de choc appliquée au « plat pays ». Comme résignée devant la pression hanséatique, elle ne peut que se résoudre à considérer que « ces mesures doivent être mises en œuvre d’urgence si on veut qu’elles donnent des résultats budgétaires, [qui]convainquent l’Europe et les marchés1 ». La réforme des retraites a donc été choisie pour rassurer des agences de notations qui jouèrent avec les pensions américaines… L’exception belge du modèle social a donc vécu. L’âge minimum du départ en retraite anticipée est augmenté. Il passera de 60 à 62 ans d’ici 2016. Pour pouvoir prétendre à ses droits, la durée minimale de carrière augmentera à 38 ans en 2013, 39 ans en 2014 et 40 ans dès 2015. Pour les fonctionnaires, le traitement servant au calcul de base de la retraite sera le traitement des 10 dernières années contre les 5 dernières actuellement.

 

Et toujours le même déni démocratique.

 

La nomination d’un Premier ministre socialiste fait figure d’exception dans la composition d’un gouvernement qui représente plus de 65 % des sensibilités politiques de la chambre belge. Après la période la plus longue de vacance gouvernementale pour un Etat démocratique (plus de 540 jours), alors que les effets les plus durs de la crise économique se font ressentir, alors que les établissements bancaires nationaux sont fragiles, les libéraux profitent de l’occasion pour imposer la réforme, conscients qu’il existe une réelle fenêtre d’opportunité. Malgré le succès de la grève générale du 22 décembre, les syndicats hésitent à bousculer un nouveau Premier ministre qui leur est favorable. Ils refusent aussi de porter l’éventuelle responsabilité d’une nouvelle période d’instabilité politique. Pris au piège du spectre de la prise d’otage démocratique, le ministre libéral peut passer en force, au mépris du dialogue social. Jean Hindriks, professeur d’économie à l’Université Catholique de Louvain résume l’approche. Parlant de la réforme des retraites, il l’a qualifie de « précipitée, notamment quand le ministre Van Quickenborne dit que l’on peut, comme ça, mettre les gens devant le fait accompli, en leur disant simplement qu’ils ont un an pour s’adapter 2». Avec beaucoup de sens politique, le Premier ministre belge a repris la main sur ce dossier, annonçant qu’une « contribution de crise sera prélevée chez les personnes les plus privilégiées 3». Le socialiste belge s’appuie sur la contestation pour réintroduire le dialogue social dans un processus où son ministre libéral des pensions tenait à l’exclure. En attendant, un préavis de grève est maintenu pour le 30 janvier.

 


Nous ne pouvons pas tomber dans le piège d’un réformisme exclusivement « adaptatif aux contraintes du jeu mondial 4», comme nous l’indiquait le politologue Zaki Laïdi. Après les crises grecques et italiennes, nous avions trouvé trace de l’ « illusion politique » de Jacques Ellul, où le déni démocratique de ces gouvernements était compensé par une sur-valorisation du critère de la performance économique comme mode d’évaluation de l’action et de légitimité politique. L’exemple belge nous permet d’affiner l’analyse en nous adressant un avertissement à ne pas nous laisser enfermer dans la posture des défenseurs du triple A. La lutte contre les inégalités est la priorité. La réforme des retraites implique d’avancer sur le droit à la formation tout au long de la vie et de penser au renouvellement des générations. Retarder le départ de l’âge à la retraite, c’est aussi rendre plus difficile l’emploi des jeunes, c’est hypothéquer l’avenir d’une nation.

 

 

Lire aussi en cliquant sur le lien suivant :

Crise européenne : le grand déni démocratique

 

 

 

1 Béatrice Delvaux, « Adapter notre modèle social : on y est ! », Le Soir, Mardi 20 décembre 2011, p.2.

 

2 William Bourton, « Le gouvernement avance-t-il trop vite ? », Le Soir, Mardi 20 décembre 2011, p.13.

3 « Pensions : des mesures indispensables pour préserver le modèle social », Le Soir, Vendredi 23 décembre 2011.

4 Zaki Laïdi, « Le réformisme cherche sa mue », Libération, 1er octobre 2004.

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