6. Clemenceau contre Claude Guéant.

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Les propos du Ministre de l'Intérieur Claude Guéant ont défrayé la chronique, le week-end dernier. Une phrase évidemment retient toute l'attention, y compris en la rattachant au contexte dans lequel elle a été prononcée : « Toutes les civilisations ne se valent pas ». Une nouvelle étape de révisionnisme historique vient d'être franchie, avec sans doute l'ambition de vouloir établir des passerelles idéologiques solides entre la droite républicaine et le Front National. Cette stratégie grossière et purement électoraliste ne doit pas occulter l'essentiel du débat et sa gravité : une tentation politique de vouloir ré-écrire l'histoire. Déjà, la loi du 23 février 2005, portant reconnaissance de la Nation et contribution nationale en faveur des Français rapatriés, demandait aux programmes scolaires de reconnaître un rôle positif à la présence française en Afrique du Nord. Les derniers propos de Claude Guéant témoignent d'une incapacité à envisager un modèle de l'intégration républicaine capable d'assumer notre passé colonial. Il est sûrement plus facile de voter une loi sur le génocide arménien que de reconnaître notre inexcusable culpabilité dans le massacre des Algériens de Sétif, le 8 mai 1945. Nous sommes  confrontés à une droite repliée sur elle-même et incapable d'affronter notre propre histoire. Avec Claude Guéant, c'est le retour à la France colonialiste de Jules Ferry remise au goût du jour.

 

Il n'est donc pas inutile de profiter du Blog-Notes, pour nous replonger dans les débats parlementaires d'une troisième République encore balbutiante. Nous voici emportés dans la fièvre de l'éloquence, dans les travées surchauffées du Palais Bourbon. Nous sommes le 28 juillet 1885 et Jules Ferry  prononce un discours fondateur sur la mission civilisatrice de la colonisation française. Son argumentaire est d'une saisissante actualité : « Les races supérieures ont le devoir de civiliser les races inférieures ». Bien entendu, on m'opposera le contexte dans lequel a été prononcé ce discours. La France connaît des déboires militaires en Indochine et la jeune République pétrie de l'idéologie de progrès voit dans la colonisation une manière  de perpétuer la tradition des Lumières supposée éclairer les peuples. Pour autant, au coeur de ce discours dominant, c'est Georges Clemenceau qui se dresse et rappelle quelques vérités sur une France qui ne se remet pas d'avoir perdu l'Alsace et la Lorraine au nom du principe du droit du sang. La citation est un peu longue mais mérite d'être reprise intégralement comme une réponse à l'inégalité des civilisations pensée par Claude Guéant. Nous sommes le 30 juillet 1885 lorsque Clemenceau monte à la tribune : « Voilà, en propres termes, la thèse de M. Ferry et l’on voit le gouvernement français exerçant son droit sur les races inférieures en allant guerroyer contre elles et les convertissant de force aux bienfaits de la civilisation. Races supérieures ! Races inférieures ! C’est bientôt dit. Pour ma part, j’en rabats singulièrement depuis que j’ai vu des savants allemands démontrer scientifiquement que la France devait être vaincue dans la guerre franco-allemande, parce que le Français est d’une race inférieure à l’Allemand. Depuis ce temps, je l’avoue, j’y regarde à deux fois avant de me retourner vers un homme et vers une civilisation et de prononcer : homme ou civilisation inférieure ! »

 

En affirmant que « toutes les civilisations ne se valent pas », Claude Guéant « essaye de récupérer une partie de nos concitoyens tentés par le vote Front National » nous explique le député UMP des Yvelines Etienne Pinte. Jean Pierre Raffarin essaye de relativiser la portée des propos du premier flic de France en affirmant qu'il est meilleur ministre qu'ethnologue. Ce sentiment de malaise d'une partie de la droite républicaine s'explique aussi par le fait qu'aux yeux des sciences humaines il n'existe pas de civilisation pure et pas davantage de civilisation supérieure. Nos racines communes africaines ont sans doute de quoi effrayer certains esprits. Pourtant, en terminant cette chronique, je ne peux m'empêcher d'ouvrir une parenthèse locale. Les dérapages et les tentations du Ministre de l'intérieur sont une régression intellectuelle. Pour s'en prémunir, seule la diffusion de la connaissance peut être source de progrès. Ainsi, à Bergerac, en engageant la mutation de notre musée du Tabac suivant son anthropologie, nous souhaitons faire de cet établissement un lieu de découverte et d'apprentissage de la richesse et de la diversité des civilisations. Nous sommes soutenus par le Ministère de la Culture parce que nous pensons que l'ouverture à la diversité culturelle est la garantie d'une citoyenneté accomplie.

Publié dans Présidentielles 2012

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gerard Wolff 08/02/2012 20:09


Mon cher Fabien,


On a déjà beaucoup trop parlé de la dernière ânerie du Sieur Guéant!...Point n'est besoin d'en rajouter, et en ce sens je suis de l'avis de François Hollande, lequel a préféré se taire sur cette
offense faite à l'Homme. Passons aux choses sérieuses et ne nous vautrons pas dans ces discours qui puent plus la connerie que l'intelligence.Ne rajoutons pas les erreurs
faîtes en Algérie par l'armée française à Sétif et Guelma  (Général Duval) en 1945, la plus grosse étant d'y débarquer en 1830. Et ne mélangeons pas ethnologie, civilisation,
culture, société, mais cela est un autre débat! Travaillonsplutôt à la victoire de Hollande à la présidence et à celle de la vraie gauche aux législatives!


G. Wolff